Sun 11 Apr
Depuis trois semaines passe sur ABC (grosse chaîne commerciale) une nouvelle série de télé réalité, appelée Food Revolution. L’idée est de suivre le chef britannique Jamie Oliver dans sa tentative d’instaurer aux États-Unis une révolution culinaire (bonne chance – GL pour Marianne – me direz-vous, c’est aussi ce que je me suis dit). Comme le mec est soit un saint, soit suicidaire, soit juste logique, il a commencé à Huntington en Virginie de l’Ouest, la ville la plus malsaine du pays (et donc du monde en gros) : les habitants ont en moyenne 15 ans d’espérance de vie en moins que le reste de la population et ce pour cause d’obésité.
C’est très, très difficile de décrire de manière efficace ce que l’on voit dans chaque épisode alors je vous mets la “bande annonce” ici:
En gros, dans ces quelques minutes seulement on voit que les enfants ont de la pizza pour le petit déjeuner à l’école (ils auront des nuggets de poulet pour le déjeuner et apparemment des nuggets ou de la pizza le soir à la maison), on apprendra plus tard que d’ailleurs ils n’ont qu’une cuillère à la cantine, jamais de fourchette ou de couteau (faudrait pas non plus qu’ils puissent manger de la nourriture “normale”, ça risquerait de faire s’effondrer le cours du hamburger), et c’est valable pour des enfants de 4 à 10 ans… Jamie Oliver montre aussi aux parents la quantité de sucre et de gras qu’ingurgitent leurs rejetons chaque semaine ou chaque année à l’école; ou encore découvre que les enfants n’ont aucune idée de ce qu’est une tomate.
Après seulement trois épisodes, on dépasse la tentation (bien naturelle n’est-ce pas) de se moquer des Américains qui n’y connaissent rien. Ce que l’on voit est tragique, la société est arrivée à un point où les gens n’ont aucune idée de ce qu’ils mangent, de ce qu’ils devraient manger ou même du fait qu’ils devraient remettre en cause leur style de vie. Depuis deux générations en gros cette population a subi un lavage de cerveau médiatique, culturel et économique visant à lui faire avaler tout et n’importe quoi tant que l’industrie “alimentaire” se fait du fric sur leur dos. Et même si cela leur coûte 15 ou 20 ans d’espérance de vie.
Parce que l’autre chose que l’on voit dans ces épisodes ce sont des jeunes de 16 ans à qui l’ont a donné 7 ans d’espérance de vie, ou de 12 ans à qui l’on parle d’amputation pour cause de diabète dans les prochaines années, franchement ça fait flipper. L’obésité est d’ailleurs responsable à elle seule de 10 % des dépenses de santé aux États-Unis. Ces épisodes sont à la fois fascinants et absolument déprimants parce qu’ils nous montrent à quel point la société occidentale (et la France est malheureusement loin d’être à l’abri) est en pleine dégénérescence et comme il est facile de faire revenir une population à l’état quasi animal (j’espère que ça passera un jour en France pour que vous vous rendiez compte que je n’exagère pas).
Et bah ! Ca passe l’envie de manger de la pizza ou des nuggets…
Je ne crois pas qu’il s’agisse d’un problème occidental. La Chine a un fort taux de développement de l’obésité dans les villes, en particulier obésité infantile. La France connaît le même problème. Même si c’est sans commune mesure (pour l’instant) avec la situation aux États-Unis, ça prend des proportions inquiétantes dans les départements pauvres. Je crois qu’il s’agit d’un mouvement général lié à la mise à disposition des populations d’une nourriture abondante et bon marché.
Mais il y a des précédents : l’alcool, le tabac sur lesquels le législateur a fini par intervenir. Dans les pays fortement tertiarisés, les populations pauvres sont les plus fragiles, les plus dépendantes des offres bon marché et donc les plus grosses. Tu dis que 10% des dépenses de santé sont liées à l’obésité ? Peut-être qu’à 25 ou 30% le monde politique se réveillera. Il s’agit d’un problème de santé publique, la solution ne peut venir que du législateur. Des initiatives ponctuelles d’individus peuvent servir d’étincelles à la prise de conscience, mais la solution réside dans une politique cohérente, globale et suivie à large échelle.
Dommage pour le petit gros de 16 ans qui apprend qu’il a déjà un cœur de vieillard. Ça se passe comme ça chez McDonald’s…
Pauvres bêtes…
Afin d’alimenter un peu le débat, voici quelques chiffres obtenus auprès du FAO (http://www.fao.org/docrep/012/i0680f/i0680f03.pdf) : le coût de traitement des maladies liées à l’obésité serait de l’ordre de 1% du PIB dans l’UE et en Amérique latine, 2% du PIB pour la Chine (pas de chiffres pour les Etats-Unis… tient donc?).
Il est intéressant de remarquer que les “champions” (poids lourd!) de l’obésité sont les “pays insulaires du Pacifique” (Samoa, Fidji, Tonga…), ce qui serait lié à la forte teneur en graisse des viandes consommées (mais pas forcément produites localement), comme la poitrine de mouton.
La suite rejoint ce que disait Chaica : afin de lutter contre ce fléau, ces trois pays ont décidé d’interdire la vente et l’importation des produits incriminés (poitrine de mouton et croupion de dinde)…
Autre information : le lien de corrélation entre pauvreté et obésité est confirmé par une étude de l’INRA (Institut National de la Recherche Agronomique) dans ce rapport : http://www.inra.fr/internet/Departements/ESR/publications/iss/pdf/iss05-3Cai.pdf. Je vous incite fortement à le lire (il ne fait que 4 pages), surtout la conclusion, sur les politiques à mener : là aussi, le législateur doit jouer un premier plan, mais le nombre de voies d’actions est limité (grosso modo, deux voies complémentaires : l’éducation alimentaire et une politique de subvention sur des produits sains).
Concernant l’apparition de l’obésité, je pense que deux phénomènes se conjuguent :
– l’expansion du modèle consumériste comme unique voie de développement. Je suis développé, donc je consomme et je dépense. Qu’il s’agisse d’acheter une nouvelle voiture, ou de manger plus que nécessaire, le tout est de consommer. C’est ce qui touche une partie de la Chine actuellement, mais également de l’Inde.
– à cela s’ajoute un problème plus complexe : le passage de la dénutrition à l’obésité comme principaux problèmes alimentaires pour plusieurs pays. Le développement de techniques permettant de produire à bas coûts a permis au marché d’offrir de la nourriture de mauvaise qualité à des populations qui, auparavant, ne mangeaient pas suffisamment.
Concernant l’implication des pouvoirs publics, je tiens à rappeler que la France (et l’Union Européenne également) a déjà pris conscience du problème. Cela passe par des campagnes d’éducation alimentaire (les http://www.mangerbouger.fr ou les “5 fruits et légumes par jour”…). Même si cela peut faire sourire, et qu’on peut considérer que ce n’est pas efficace, force est de constater que la dernière campagne (5 fruits…), si elle n’est pas suivie tant que ca (principalement à cause des prix…), a au moins fait parler d’elle. C’est à dire que les gens ont, en partie, une notion de ce qu’ils devraient manger, ce qui fait déjà une différence importante avec les pauvres bougres de Huntington. De plus, je me souviens parfaitement des campagnes dans les cantines scolaires (ca remonte assez loin…) pour distinguer un plateau repas équilibré d’un autre ayant trop de sucres ou trop de lipides…
Enfin, dans le domaine plus concret, l’Etat et les collectivités territoriales ont également fait des efforts concernant les menus proposés dans les cantines scolaires, en évitant justement les sempiternels steaks-frite, saucisses-purée ou poulet-pommes de terre…
Pour finir, une petite comparaison entre la France et les Etats-Unis. En France, la quasi-totalité des coûts liés au traitement de l’obésité sont pris en charge par l’Assurance maladie, et donc par l’Etat en dernier ressort. Ceci joue sans doute un rôle d’accélérateur dans la prise de décision : s’il n’est pas possible de connaître réellement la rentabilité d’une campagne de prévention, on peut en revanche très bien calculer ce que coûte l’obésité chaque année. Aux Etats-Unis, une bonne partie de ces dépenses sont prises en charge par des organismes privés (lorsqu’il ne s’agit pas des citoyens eux-mêmes), ce qui a un rôle anesthésiant vis-à-vis de l’Etat. Il est très difficile de quantifier combien l’obésité coûte à la société, en terme de surmortalité et d’incapacité physique. Par contre, le coût d’une campagne de prévention est, lui, très facilement calculable. Ce qui a pour conséquence de faciliter les discours des lobbies agroalimentaires, très efficaces outre-Atlantique (chez nous, c’est plutôt la FNSEA, pas vraiment très copine avec les grands groupes…).
Voici ma modeste contribution à cet épineux problème. Il n’existe sans doute pas de solutions simples et immédiates, parce que changer des comportements est long, d’autant plus lorsqu’ils sont couplés à des problèmes économiques.
Finalement, le fait qu’une telle émission existe sur une grosse chaîne comme ABC, n’est-ce pas déjà un point positif? A moins que les seuls téléspectateurs soient ceux qui ont une alimentation équilibrée?
Pour préciser ma pensée (je voulais pas faire l’anar de service tout de suite), plus qu’un problème occidental, je pense que c’est un problème économique lié au capitalisme, d’où le fait que des sociétés non occidentales comme la Chine soit également touchées.